Signé Zarco !

Entretien avec Jean Lemaître

Jean Lemaître publie déjà son 3e ouvrage chez Memogrames, après un livre d’interview – Louis Van Geyt, la Passion du Trait d’Union, et un roman se situant durant la Seconde Guerre mondiale, Le Jour où tout bascula. Il nous revient cette fois avec une enquête que mène Max, un vieux prof retraité, au Portugal, et plus particulièrement dans l’Alentejo, sur les traces de Christophe Colomb, qui serait Portugais et non Italien… Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de cet étonnant Signé Zarco !

SigneZarco cover WEBDans vos derniers livres – « C’est un Joli nom camarade » ou « Le jour où tout bascula » – des succès de librairies, votre cadre était la résistance en Belgique, et la manière dont on peut, dont on doit, concilier engagement et esprit critique. Ici, avec votre nouveau roman, vous opérez un virage à 180 degrés. Vous démontez, ni plus ni moins, le mythe « Christophe Colomb ». Vaste question. Et vous faites voyager les lecteurs très loin dans le temps, et dans l’espace, là tout au bout de l’Europe, dans l’Alentejo, au sud du Portugal. Pourquoi ce changement radical de cap ?

 J’aime relever des défis. Et je n’aime pas m’enfermer dans un genre. Un écrivain reste apprenti toute sa vie, il apprend en marchant, en écrivant. Vous avez raison : avec « Signé  Zarco », j’ai mis un plus grand braquet, comme on dit en langage cycliste, en m’attaquant à la légende, répétée d’année en année, d’un soi-disant Colomb italien, en révélant aussi un tout autre portrait que celui servi dans les manuels scolaires : celui d’un « génial navigateur ». Colomb, en réalité, était un sale type, ayant fait ses premières armes de marin en pratiquant l’esclavagisme. Ce fut un colon, cynique, cruel. Un mercenaire sans foi ni loi, s’offrant aux puissants de ce monde du 15ème siècle, pourvu que ces derniers le rétribuent en or massif.

DSC06196Avec ce nouveau roman, l’angle d’attaque, certes est plus large. Mais ma façon de raconter et mon style n’ont guère varié. Comme ancien journaliste, j’adore mener des enquêtes serrées. Dans ce livre, comme dans les précédents, les faits rapportés sont véridiques, soigneusement vérifiés. Le genre romancé tient à la structure, au suspense qui est créé dans le récit, à ma manie de mélanger la petite et la grande histoire ainsi que d’alterner le passé et le présent.

Dans ce dernier roman, je fais intervenir un narrateur, Max, un libertaire aux méthodes d’investigation iconoclastes. Il a arpenté la campagne de l’Alentejo, au plus près du terrain. Il a interrogé les archives sous des tours inédits, adepte de la méthode « hégélienne » : faire émerger la réalité, en reliant, de manière dialectique, les aspects sociaux, économiques, culturels, psychologiques ; alors que les historiens classiques – en tout cas, concernant Colomb – ont des visions souvent cloisonnées, quand ils ne tentent pas de « tordre le bras » à l’histoire, à des fins de récupération nationaliste, en ne retenant que ce qui conforte une thèse préétablie.

ZARCO - cover 4th page - writer Jean LemaîtreMax, lui, expose, en toute transparence, sa méthodologie d’enquête : à chacun de s’approprier ou non ses raisonnements. En filigrane, « SIGNE ZARCO » se veut une réflexion – épousant la forme d’un polar historique – sur les dangers d’oublier l’esprit critique. Max, l’enquêteur, ne se prétend pas neutre. Il déteste le capitalisme à la sauce néolibérale. En revanche, il adore les gens, surtout quand ils ont l’âme rebelle, et il déteste l’autoritarisme et la bureaucratie.

La découverte des Caraïbes, suivie de l’exploitation des richesses locales et du génocide des Indiens, fut la première expérience coloniale à grande échelle, en cette fin du 15ème siècle. Quand on voit le chant de ruines que sont devenus aujourd’hui la Lybie, la Syrie ou l’Irak, qu’y a-t-il de fondamentalement changé, en six siècles, sinon la puissance des moyens de destructionmis en œuvre ?

Fort bien. Mais cela ne nous dit toujours pas sur quoi vous vous appuyez, pardon les faits sur lesquels Max s’appuie, pour établir que Colomb fut portugais, et non italien. C’est un sérieux coup de pied dans la fourmilière ! Pendant des siècles, donc, on nous aurait menti sur l’origine de Colomb. Max ne manque pas de toupet!

En effet, il a de l’audace et il en faut. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler, maintenant, l’épilogue, et vous livrer chaque étape de ce reportage au long cours. Max y a consacré plus d’un an de recherches. Gardons intact le suspense. Les lecteurs découvriront les choses par eux-mêmes, et ils jugeront sur pièces ! Disons simplement que l’enquête, démarrée à Cuba, petite bourgade du bas Alentejo brulée par le soleil, se poursuivra du côté de Lisbonne et de Madère…

Pourquoi ce titre « Signé Zarco ». Qui est cet énigmatique Zarco qui fait penser à Zorro ? Quels liens avec le Colomb… portugais, selon Max ?

Une fois de plus, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir dévoré. Mais bon, vous insistez ! Zarco était un noble d’origine juive, lié de près à la couronne portugaise, établi dans l’Alentejo avant de prendre le large du côté de Madère. Il pourrait bien être la clé qui nous mène à Christophe Colomb.

Vous citez la ville de Cuba, dans l’Alentejo, par laquelle Max a démarré ses recherches. Pourquoi Cuba ?  

cubaalentejo1996Parce que Max, alors en vacances dans cette région, avait découvert par inadvertance à Cuba, qu’il ne connaissait pas, une statue de bronze représentant l’amiral et affirmant : « ici est né Christophe Colomb ». Est-ce car Colomb, le découvreur de Cuba aux Caraïbes, serait né par ici ? Max pense qu’il s’agit d’une blague. Puis il prend le jeu au sérieux, et décide de revenir sur place dès que possible pour séparer le vrai du faux. Dans la vaste municipalité rurale de Cuba, il va alors quadriller chaque km2, en quête d’indices ou de signes de Colomb.

Sur son chemin buissonnier, il s’arrête dans les tavernes pour y étancher sa soif, il en a l’habitude, ce joyeux drille. Il inspecte la dizaine de très anciennes églises locales – là, il est moins coutumier du fait, cet indécrottable mécréant – et il tombe en pamoison devant les magnifiques fresques garnissant ces lieux saints, issues de la nuit des temps. Il se laisse bercer par le chant choral typique de l’Alentejo, une autre merveille. Si bien que les notes de reportage de Max pourraient très bien servir de guide aux touristes qui aimeraient connaître cette région d’Europe, une terre magique, ouverte aux vents de l’histoire, peuplée de gens fraternels, dotés d’un étonnant esprit de résistance. Et voilà que ce long périple sur les traces de Colomb nous ramène au point de départ, à l’essentiel, la seule richesse qui vaille: l’humanité !

1 réflexion au sujet de “Signé Zarco !”

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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