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La Foi et la Cendre

interview de Jules Boulard

Foi et la Cendre cover PRESS-page 1Il semble que ce nouveau roman soit assez différent des précédents ouvrages que vous avez signés…

   Oui, d’une certaine façon, puisque nous quittons les terres wallonnes pour parcourir la France et nous aventurer dans le Midi. De même, nous quittons l’époque moderne pour explorer des temps lointains, en l’occurrence, le 13e siècle, et que cela donne l’occasion de découvrir quelques aspects des langages de l’époque. Néanmoins je reste fidèle à une option fondamentale : rendre hommage aux gens simples, c’est-à-dire évoquer la vie « au ras du peuple ». Notez également que ma démarche d’auteur m’entraîne dans des expériences d’écriture et littéraires chaque fois différentes.

Oui, nous y reviendrons, mais pouvez-vous nous donner quelques indications sur le sujet du roman – car c’est bien d’un roman qu’il s’agit, n’est-ce pas ?

   Assurément, c’est un roman dans la mesure où bon nombre des personnages sont imaginaires… et en côtoient d’autres bien réels. Mais c’est un roman historique parce que leurs destinées respectives sont liées à des faits, des événements authentiques en des lieux connus, dans une période précise dont l’histoire, mais aussi la légende et même le folklore se sont saisis.

Oui… Mais encore… le sujet ?

   Il s’agit du contexte dramatique et des préalables de ce que l’on a appelé par erreur « La croisade contre les Albigeois » mais qui, à l’époque, fut désignée par l’expression « L’Affaire de la Paix et de la Foi ». Je précise qu’il s’agit de l’expédition militaire lancée, au début du XIIIe siècle, par le pape de l’époque, Innocent III, contre les hérétiques dits « cathares », dont la religion « dissidente » se répandait de plus en plus largement dans le Midi.

C’est une histoire qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et suscité pas mal de thèses et de romans. Ne craignez-vous pas de vous perdre dans cette abondance ?

   Ma démarche est fort différente de ce qui s’est fait jusqu’à présent. Oui, beaucoup d’ouvrages, et même d’excellents, ont été écrits sur ces événements, mais tous met-tent en perspective une vision très « occitane ». Je voudrais, dans ce livre, faire apparaître davantage les motivations et les circonstances qui ont poussé « ceux du nord » à se lancer dans ces expéditions ravageuses. Cette approche m’a donné l’occasion de découvrir de nombreux aspects de la société féodale de ce temps, de m’interroger et de me rendre compte que la vision scolaire qu’on en donne habituellement présente pas mal de la-cunes et même d’erreurs.

Les péripéties militaires, les bûchers, dans toute leur cruauté, sont bien con-nus, fallait-il encore revenir sur ces années terribles ?

   En effet, ce furent des années terribles et souvent d’une cruauté qu’on a peine à imaginer. Je me suis interrogé sur les causes de cette férocité. Je voulais savoir comment et pourquoi des humains en arrivaient à s’entretuer, à allumer des bûchers et y jeter d’autres personnes, femmes et enfants qui ne leur avaient causé aucun mal. Pour ne prendre qu’un exemple : la prise de Béziers s’est faite en un seul jour par la ruée de milliers de truands et de routiers qui précédaient l’armée proprement dite des chevaliers et de leurs hommes d’armes. Ces truands, pourquoi et comment étaient-ils là ? Il y avait bien entendu ceux que la progression des troupes entraînait au passage ; mais il faut aussi tenir compte de tous ceux dont le roi Philippe Auguste avait débarrassé Paris, en leur promettant l’amnistie s’ils partaient en croisade. Cette information m’a tout naturellement amené à parcourir les bas-fonds parisiens de ce temps, et la célèbre « Cour des Miracles ». C’était une populace sans foi ni loi, sans pitié, qui n’a pas hésité à tuer des milliers de personnes dans l’église Sainte-Madeleine et à mettre le feu à la cité. Et cette fureur-là, on peut sans doute l’expliquer en partie par la frustration de n’avoir pu piller Montpellier par où ils étaient passés auparavant…

Quelle est alors, dans ce type de démarche, la part de l’historien et celle du romancier ?

   Je réponds souvent aux amis historiens qui parfois me reprochent d’avoir pris quelques libertés, que s’ils ont, eux, comme charge, de nous faire connaître l’histoire, le romancier, lui, se donne pour mission de la faire aimer. Soit dit en passant, ce sont des ouvrages comme ceux de Hugo et d’autres écrivains romantiques qui ont remis ces études au goût du jour et entraîné le sauvetage et la restauration des monuments que nous pouvons encore admirer aujourd’hui.

   Or, à mon avis, une des meilleures façons d’atteindre cet objectif, c’est de réveiller, ranimer ce passé, en mettant en scène la vie même, le vécu, le quotidien, sous forme de récit, dans nos ouvrages. Un autre exemple. Les barons du nord sont partis vers le midi avec leurs « chevaliers »… Qu’est-ce que cela représente ? Nous ne connaissons guère de la chevalerie que ses aspects idéalisés de la société courtoise, par rapport aux « Dames » à qui s’adressait leur amour platonique. C’est une vision restrictive, peu réaliste, car ces chevaliers étaient pour la plupart de véritables rustres, brutaux à tous points de vue : il faut mettre en scène un tournoi sous tous ses aspects pour s’en rendre compte. Je le fais dans mon livre. Alors, pour répondre plus précisément à la question, je dirai que mes personnages imaginaires, romanesques, sont les liens qui permettent de passer d’un moment à un autre, d’une situation à une autre, en incarnant les différentes catégories sociales de ce temps, en les illustrant par l’exemple.

Vous mettez aussi en scène des étudiants… en plus des chevaliers.

   Oui, des « escholliers ». Là, nous touchons à l’analyse de l’ouvrage. Il y a plusieurs choses à dire à ce propos. Tout d’abord, il y a la réalité : nous sommes au départ de ce qui deviendra l’université de Paris, et aussi à l’époque des écoles collégiales, où enseignent des maîtres qui remettent en cause le dogmatisme de la scolastique. Ensuite cela me permet de faire agir et dialoguer des personnages autres que des rustauds, capables d’analyser, de se poser des questions, de discuter… Et ainsi de faire valoir des points de vue, des jugements sur « l’Affaire » proprement dite et ses commanditaires, et même de développer une réflexion sur les valeurs établies. C’est également le début de la célèbre faculté de médecine de Montpellier – où, soit dit en passant, Rabelais étudiera ! Là se retrouveront les plus doctes de l’époque, venus de tous les coins de la Méditerranée, avec leurs théories et méthodes particulières, parfois en conflit. Mais, chose bien utile pour un auteur, les étudiants ainsi que la masse des goliards, ces clercs défroqués, par définition intellectualisés, peuvent tenir des discours critiques sur les événements.

Cela vous a amené à entreprendre de nombreuses recherches et à réajuster votre opinion en bien des domaines. Y en a-t-il un qui vous ait particulièrement interpellé ?

   Oui, je travaille sur ce sujet depuis près de dix ans. J’ai beaucoup lu et, grâce à internet, j’ai eu accès à des informations autrefois réservées aux chercheurs universitaires. Beaucoup de choses sont à présent à la disposition de chacun. C’est prodigieux, exaltant, même enivrant car d’une trouvaille on rebondit vers une autre à ne se pouvoir arrêter. Des thèses sont publiées, des textes originaux… Ainsi, par exemple, on peut consulter de nombreux rapports de la terrible Inquisition. Il y a des découvertes qui m’ont particulièrement interpellé. Deux d’entre elles me viennent spontanément à la mémoire : l’insécurité générale qui régnait sur le pays à cette époque, pour des causes diverses qui tout en justifiant les châteaux forts et les murailles que l’on retrouvait partout ne manquent pas de pousser à s’interroger sur ce qu’on désigne comme « civilisation courtoise », en vérité très idéalisée, loin de la réalité. L’autre concerne la navigation fluviale et le commerce qu’elle drainait, avec tous les droits, privilèges et contraintes qui s’imposaient de Paris jusqu’aux Bouches du Rhône, j’ai beaucoup aimé les informations sur les flux commerciaux, les pratiques diverses et les types d’embarcations utilisées.

Quelque chose de particulièrement pittoresque ?

   Oui. Comme je l’ai signalé, la Cour des Miracles dans le Paris de Philippe-Auguste. C’est une époque de grands travaux, la grande enceinte, les portes, les ponts… J’ai découvert ce que signifiaient certaines expressions comme « Payer en monnaie de singe » … Et c’est aussi le grand chambardement avec le pavage des rues au moyen de larges dalles appelées « carreaux » … Les chutes, les plus petites, étant réservées aux rues mal famées, la rue Saint-Sauveur, et celle qu’on appellera la « rue des Petits Carreaux », refuges de truands. C’était la « Cour des Miracles » avec ses pratiques invraisemblables … Il y a eu aussi les maladreries, les grands tournois, la construction et l’utilisation des « abilements », ce sont les machines de siège…

Revenons à ce que vous avez dit au début vous parliez d’expériences d’écriture et littéraires chaque fois différentes. Qu’entendez-vous par là ?

   Je suis un auteur plus curieux d’expériences d’écriture diverses qu’à la recherche d’un style particulier, personnel. Même si beaucoup de lecteurs me reconnaissent dans un certain plaisir du beau langage, des descriptions, des évocations, chacun de mes livres explore un genre à partir d’une démarche différente. C’est le cas – pour ne prendre que deux ou trois exemples – dans un roman qui se développe en deux intrigues et techniques de récit parallèles, un autre dans lequel récit et introspection se complètent sous une formulation parfois poétique, j’ai beaucoup appris également et découvert une autre forme de créativité, en passant, dans la narration, du passé au présent. Pour cet ouvrage-ci, je suis les traces de plusieurs personnages entraînés vers la campagne militaire de « l’Affaire ». Venant de milieux différents, ils n’ont pas les mêmes repères, les mêmes projets… et pourtant ils convergent vers les mêmes drames. En outre, dès le départ de cette nouvelle aventure d’écriture, j’ai pris le parti d’un certain pittoresque linguistique car il me semblait inapproprié de raconter des faits du 13e siècle dans un langage classique ou actuel. J’ai donc cherché à retrouver un tour de phrase plus ancien, une langue colorée comme on imagine qu’elle l’était au moyen-âge. Qui plus est, parce qu’à l’époque, la différence entre les parlers d’oïl et d’oc était encore patente, je suis allé glaner dans ces deux parlers lointains un vocabulaire significatif, aujourd’hui oublié, que je me suis plu à glisser dans le récit et dans les dialogues. Tout en veillant à ce que le contexte en permette une compréhension aisée.

Alors, comment souhaitez-vous que les lecteurs abordent votre livre ?

   C’est un roman, certes, mais c’est d’abord un roman « historique » – la chose est précisée sur la couverture. Cela signifie qu’on peut y trouver des réponses à la curiosité éprouvée par certaines personnes lors de voyages dans le Midi, où l’on est très souvent confronté à l’évocation culturelle et folklorique de ces temps lointains, terriblement dramatiques. Le romancier a beau jeu d’imaginer des réponses à des situations, des faits, restés mystérieux. Mais c’est aussi l’occasion d’une réflexion sur des événements d’autant plus troublants qu’ils sont basés sur des attitudes que l’on connaît encore à l’heure actuelle comme les fanatismes, l’intolérance, le délire de puissance, la volonté d’hégémonie, la cruauté… Enfin, pour terminer sur une note plus gaie, c’est aussi un hommage à la langue française, dans sa jeunesse

Les Dames de Pervyse

Rencontre avec Francis Grembert

Elsie, Mairi et Dorothie, Les Dames de Pervyse raconte l’histoire de trois ambulancières pendant la Grande Guerre. La Première Guerre mondiale, et plus particulièrement le versant britannique, semble être un domaine que vous connaissez bien si j’en juge par les traductions que vous avez publiées ?

Dames de Pervyse cover PRESS   La littérature britannique de la Grande Guerre est un domaine que j’explore depuis plusieurs années, dans le but de le faire découvrir au public francophone, car peu de témoignages ont été traduits. C’est dans le cadre de ces recherches que je suis tombé sur l’histoire des « héroïnes de Pervyse » et que j’ai eu envie d’en rédiger le récit. C’est une histoire surprenante qui allie le romanesque aux réalités sanglantes de la guerre. Elle a pour cadre un front un peu oublié de la Grande Guerre, celui de l’Yser, très actif à l’automne 1914 mais qui par la suite sera relégué au second plan par Ypres, la Somme et l’Artois. En cette fin de commémoration du centenaire de la guerre, je trouvais essentiel qu’on évoque les infirmières et ambulancières britanniques qui sont venues par milliers soigner les blessés en France et en Belgique, une réalité historique souvent négligée. La plupart d’entre elles ont travaillé dans les grands hôpitaux de la côte, entre La Panne et Etaples. Ce n’est pas le cas d’Elsie, Mairi et Dorothie, qui ont transporté et soigné des blessés à proximité immédiate de la zone des combats.

Elles étaient plutôt du genre « baroudeuses », avec un caractère bien trempé ?

   En effet, ces femmes ne manquaient pas de courage. Le groupe ambulancier dans lequel elles étaient intégrées, dirigé par le docteur Munro, jouissait d’une certaine indépendance et autorisait les initiatives individuelles. Dès l’automne 1914, elles ont eu l’idée d’un poste de soins qui serait installé à proximité des tranchées. On a essayé bien sûr de les en dissuader. Ce poste était par ailleurs illégal, les femmes n’étant pas admises dans la zone des combats. Mais elles ont su s’imposer et ont investi une cave dans le village en ruines de Pervyse à portée de canon. L’affaire était improbable. Elle a pourtant tenu plus de trois ans !

   La région de la Flandre maritime dans laquelle se situe leur action sanitaire crée un climat particulier, de par les données géographiques et l’atmosphère qui s’en dégage.

1469562947   Cette région de terres basses m’a toujours attiré. Le Plat Pays, les polders, le vent sur la plaine, toute cette imagerie puissante crée une sensation unique. Et l’histoire d’Elsie, Mairi et Dorothie en est imprégnée. D’autant plus qu’à l’époque, la région a été volontairement inondée. Pour stopper l’avance allemande, l’armée belge a décidé d’ouvrir les vannes à Nieuport en octobre 1914. Le village de Pervyse est au cœur de cette submersion. Il faut imaginer des ruines de maisons et tout autour une immense étendue d’eau. Cet environnement donne une sensation d’irréel. D’un point de vue militaire, l’inondation a sérieusement ralenti les combats. Le secteur de l’Yser est un des plus calmes du front. On y meurt cependant comme sur les autres fronts et les conditions de vie dans les tranchées sont tout aussi inhumaines.

Les ambulancières repartent régulièrement en Grande-Bretagne. Quand elles ont passé quelque temps dans leur poste de soins à Pervyse, elles peuvent repartir au pays pour se ressourcer. Peut-on dire qu’elles jouissent d’un certain privilège par rapport aux autres infirmières et ambulancières britanniques présentes en Belgique et en France ?

Si elles repartent régulièrement en Grande-Bretagne, ce n’est certes pas pour se reposer, loin de là, mais pour récolter les fonds nécessaires à la pérennisation de leur poste de soins. Si la Croix-Rouge alloue une certaine somme au docteur Munro, cet argent est loin de suffire. Il faut des ambulances, du carburant, de la nourriture pour les soldats, des couvertures, tout un tas de choses qui nécessite un apport financier régulier. Les ambulancières ont donc pour mission de solliciter la générosité de la population britannique en répondant à des interviews et en participant à des galas, ce genre de choses. C’est une nécessité. Ce faisant, leur ego s’en trouve flatté. Il ne leur déplaît pas de devenir des célébrités.

Et de côtoyer le gratin des autorités militaires ?

   C’est le paradoxe de leur histoire. Elles peuvent passer la journée à soigner des plaies dans des conditions d’hygiène très réduites et le soir dîner avec des capitaines et des colonels autour d’une bouteille de champagne dans une villa de La Panne. Et pourquoi pas ? Le secteur de l’Yser favorise la présence de personnalités en tous genres, des hommes politiques britanniques, mais aussi des journalistes et des écrivains. Ils traversent régulièrement la Manche pour venir sur cette bande de terre belge restée libre. La Grande-Bretagne est officiellement entrée en guerre pour défendre l’honneur des petites nations. Même si la cause invoquée tient en partie lieu de propagande, l’attachement britannique à la Belgique reste très fort. La cave de Pervyse est un des symboles du lien entre les deux nations et il est dès lors logique que les ambulancières deviennent l’objet de toutes les attentions. Elles se prêtent au jeu des mondanités, mais ceci ne les a jamais empêchées de remplir leur mission.

L’une d’entre elles épousera un aristocrate belge ?

   Elsie se marie en janvier 1916 avec le baron de T’Serclaes, un jeune aviateur. La cérémonie a lieu à La Panne avec parmi les convives le roi et la reine de Belgique, des généraux, des ambassadeurs. On est en plein romance de guerre avec tous les clichés que cela entraîne. Sauf que les choses ne se passeront pas tout à fait comme prévu. Elsie a caché à son mari qu’elle était divorcée et avait un enfant. Quand il l’apprendra, il coupera les ponts avec sa jeune épouse. Elsie continuera à user de son titre nobiliaire. En 1964, elle publiera d’ailleurs son autobiographie sous le nom de baronne de T’Serclaes.

C’est dans cette autobiographie qui vous avez puisé les informations pour écrire votre récit ?

   En partie. Un autre livre, basé sur les journaux d’Elsie et de Mairi, est paru pendant la guerre. Les lettres de Dorothie ont également été éditées. D’autres membres de l’équipe ambulancières ont également laissé des mémoires. Une historienne britannique, Diane Atkinson, s’est penchée sur le parcours des ambulancières et a réalisé une étude très documentée. Les sources ne manquent donc pas. Mais elles se contredisent parfois. Selon qu’elle est racontée par tel ou tel protagoniste, l’histoire varie. Elsie, Mairi et Dorothie ont toutes trois reçu des distinctions, l’Ordre de Léopold, la Médaille Militaire britannique, entre autres, ce qui a donné lieu à des controverses qui ont laissé des traces. L’aventure du corps Munro est émaillée de luttes d’ego et de rivalités qui ne font pas toujours honneur aux ambulancières.

Votre conclusion est centrée sur Jean Cocteau. On associe peu cet auteur à la Grande Guerre et sa présence sur la côte belge n’est pas un fait très connu. En quoi la vision très onirique de la guerre qu’il propose dans son roman Thomas l’imposteur se rattache-t-elle à l’histoire des Dames de Pervyse ?

   Il a rencontré Dorothie Feilding et s’est inspiré d’elle pour un des personnages de Thomas l’imposteur. Ce que nous dit Cocteau de la guerre dans son roman, tout comme dans ses poèmes de l’époque, va à l’encontre de la littérature de témoignage habituelle. Pas de description de combats, ni de camaraderie de tranchée, ni de discours pacifiste revendiqué. C’est une guerre absurde et décalée qu’il nous propose. L’histoire des Dames de Pervyse est également un curieux mélange de courage et de désinvolture, d’abnégation et de recherche de gloire. Les ambiguïtés y sont nombreuses. Ces jeunes femmes ont cependant su forger leur légende tout en restant fidèles à leurs principes humanitaires.

 

Signé Zarco !

Entretien avec Jean Lemaître

Jean Lemaître publie déjà son 3e ouvrage chez Memogrames, après un livre d’interview – Louis Van Geyt, la Passion du Trait d’Union, et un roman se situant durant la Seconde Guerre mondiale, Le Jour où tout bascula. Il nous revient cette fois avec une enquête que mène Max, un vieux prof retraité, au Portugal, et plus particulièrement dans l’Alentejo, sur les traces de Christophe Colomb, qui serait Portugais et non Italien… Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de cet étonnant Signé Zarco !

SigneZarco cover WEBDans vos derniers livres – « C’est un Joli nom camarade » ou « Le jour où tout bascula » – des succès de librairies, votre cadre était la résistance en Belgique, et la manière dont on peut, dont on doit, concilier engagement et esprit critique. Ici, avec votre nouveau roman, vous opérez un virage à 180 degrés. Vous démontez, ni plus ni moins, le mythe « Christophe Colomb ». Vaste question. Et vous faites voyager les lecteurs très loin dans le temps, et dans l’espace, là tout au bout de l’Europe, dans l’Alentejo, au sud du Portugal. Pourquoi ce changement radical de cap ?

 J’aime relever des défis. Et je n’aime pas m’enfermer dans un genre. Un écrivain reste apprenti toute sa vie, il apprend en marchant, en écrivant. Vous avez raison : avec « Signé  Zarco », j’ai mis un plus grand braquet, comme on dit en langage cycliste, en m’attaquant à la légende, répétée d’année en année, d’un soi-disant Colomb italien, en révélant aussi un tout autre portrait que celui servi dans les manuels scolaires : celui d’un « génial navigateur ». Colomb, en réalité, était un sale type, ayant fait ses premières armes de marin en pratiquant l’esclavagisme. Ce fut un colon, cynique, cruel. Un mercenaire sans foi ni loi, s’offrant aux puissants de ce monde du 15ème siècle, pourvu que ces derniers le rétribuent en or massif.

DSC06196Avec ce nouveau roman, l’angle d’attaque, certes est plus large. Mais ma façon de raconter et mon style n’ont guère varié. Comme ancien journaliste, j’adore mener des enquêtes serrées. Dans ce livre, comme dans les précédents, les faits rapportés sont véridiques, soigneusement vérifiés. Le genre romancé tient à la structure, au suspense qui est créé dans le récit, à ma manie de mélanger la petite et la grande histoire ainsi que d’alterner le passé et le présent.

Dans ce dernier roman, je fais intervenir un narrateur, Max, un libertaire aux méthodes d’investigation iconoclastes. Il a arpenté la campagne de l’Alentejo, au plus près du terrain. Il a interrogé les archives sous des tours inédits, adepte de la méthode « hégélienne » : faire émerger la réalité, en reliant, de manière dialectique, les aspects sociaux, économiques, culturels, psychologiques ; alors que les historiens classiques – en tout cas, concernant Colomb – ont des visions souvent cloisonnées, quand ils ne tentent pas de « tordre le bras » à l’histoire, à des fins de récupération nationaliste, en ne retenant que ce qui conforte une thèse préétablie.

ZARCO - cover 4th page - writer Jean LemaîtreMax, lui, expose, en toute transparence, sa méthodologie d’enquête : à chacun de s’approprier ou non ses raisonnements. En filigrane, « SIGNE ZARCO » se veut une réflexion – épousant la forme d’un polar historique – sur les dangers d’oublier l’esprit critique. Max, l’enquêteur, ne se prétend pas neutre. Il déteste le capitalisme à la sauce néolibérale. En revanche, il adore les gens, surtout quand ils ont l’âme rebelle, et il déteste l’autoritarisme et la bureaucratie.

La découverte des Caraïbes, suivie de l’exploitation des richesses locales et du génocide des Indiens, fut la première expérience coloniale à grande échelle, en cette fin du 15ème siècle. Quand on voit le chant de ruines que sont devenus aujourd’hui la Lybie, la Syrie ou l’Irak, qu’y a-t-il de fondamentalement changé, en six siècles, sinon la puissance des moyens de destructionmis en œuvre ?

Fort bien. Mais cela ne nous dit toujours pas sur quoi vous vous appuyez, pardon les faits sur lesquels Max s’appuie, pour établir que Colomb fut portugais, et non italien. C’est un sérieux coup de pied dans la fourmilière ! Pendant des siècles, donc, on nous aurait menti sur l’origine de Colomb. Max ne manque pas de toupet!

En effet, il a de l’audace et il en faut. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler, maintenant, l’épilogue, et vous livrer chaque étape de ce reportage au long cours. Max y a consacré plus d’un an de recherches. Gardons intact le suspense. Les lecteurs découvriront les choses par eux-mêmes, et ils jugeront sur pièces ! Disons simplement que l’enquête, démarrée à Cuba, petite bourgade du bas Alentejo brulée par le soleil, se poursuivra du côté de Lisbonne et de Madère…

Pourquoi ce titre « Signé Zarco ». Qui est cet énigmatique Zarco qui fait penser à Zorro ? Quels liens avec le Colomb… portugais, selon Max ?

Une fois de plus, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir dévoré. Mais bon, vous insistez ! Zarco était un noble d’origine juive, lié de près à la couronne portugaise, établi dans l’Alentejo avant de prendre le large du côté de Madère. Il pourrait bien être la clé qui nous mène à Christophe Colomb.

Vous citez la ville de Cuba, dans l’Alentejo, par laquelle Max a démarré ses recherches. Pourquoi Cuba ?  

cubaalentejo1996Parce que Max, alors en vacances dans cette région, avait découvert par inadvertance à Cuba, qu’il ne connaissait pas, une statue de bronze représentant l’amiral et affirmant : « ici est né Christophe Colomb ». Est-ce car Colomb, le découvreur de Cuba aux Caraïbes, serait né par ici ? Max pense qu’il s’agit d’une blague. Puis il prend le jeu au sérieux, et décide de revenir sur place dès que possible pour séparer le vrai du faux. Dans la vaste municipalité rurale de Cuba, il va alors quadriller chaque km2, en quête d’indices ou de signes de Colomb.

Sur son chemin buissonnier, il s’arrête dans les tavernes pour y étancher sa soif, il en a l’habitude, ce joyeux drille. Il inspecte la dizaine de très anciennes églises locales – là, il est moins coutumier du fait, cet indécrottable mécréant – et il tombe en pamoison devant les magnifiques fresques garnissant ces lieux saints, issues de la nuit des temps. Il se laisse bercer par le chant choral typique de l’Alentejo, une autre merveille. Si bien que les notes de reportage de Max pourraient très bien servir de guide aux touristes qui aimeraient connaître cette région d’Europe, une terre magique, ouverte aux vents de l’histoire, peuplée de gens fraternels, dotés d’un étonnant esprit de résistance. Et voilà que ce long périple sur les traces de Colomb nous ramène au point de départ, à l’essentiel, la seule richesse qui vaille: l’humanité !

LE CAS DIEU

Entrevue avec Roland Vrebos

Vrebos R.03.jpgD’emblée, le titre de votre ouvrage suscite la question d’un hypothétique état mental de Dieu. Est-ce l’analyste qui est amené à se pencher sur ce cas ?

Dès le titre, l’ambigüité est installée et sera le fil rouge de toute l’histoire, non pas de l’entité qui fait l’objet ou non de la foi des divers adeptes, mais bien d’un homme dont le patronyme n’est pas banal. De Dieu, on parle depuis longtemps. Cependant, de Dieu-le-petit, en l’occurrence, on parle trop et mal. Notre personnage, pour ne pas lui attribuer abusivement le titre noble de héros, en souffre et vient déposer sa plainte, après en avoir fatigué son entourage, chez un analyste lacanien.

Dieu est donc un homme, dans cette histoire.

LeCasDieu cover WEBCe ne peut être qu’un humain qui consulte un psychanalyste. Ma conception de la Transcendance, terme que le personnage lui-même définit à un certain moment de son évolution spirituelle, n’inclut pas la parole effective. Cependant, pour faire référence à Jean dans le Prologue à son Evangile, la Transcendance est intimement liée à la Parole, citée comme le Logos, condition de l’Intelligence, donc la Pensée. Tous ces concepts méritent la majuscule en tant qu’essence de l’Humain. Pour faire simple, Dieu ne parle pas mais est la condition de la parole.

Soit. Mais il y a quand même le Dieu éternel, celui qui a déjà fait couler tant d’encre.

 Et de sang ! Mais ceci n’est qu’une boutade car, dans ma conception, un principe divin, pure entité abstraite, ne tue pas. Ce sont les hommes qui se sont si souvent servis de ce prétexte pour agresser de fictifs ennemis. Et il n’y a pas que leur triste raisonnement qui est à la manœuvre. La pulsion de mort, d’après Sigmund Freud, agit dans l’ombre de leur inconscient. Si les humains, sujets de discours en tant que parlants, à cause de l’usage du langage symbolique qui porte, de structure, son ambigüité, définissaient le signifiant Dieu avant de s’en servir comme argument de ce qu’ils veulent démontrer et, souvent, imposer, ils éviteraient peut-être de s’entretuer ou, au minimum, de se blottir dans une communauté de conviction imprégnée de méfiance de l’autre.

Mais, vous-même, dans le titre, vous ne le définissez pas, au risque de la pétition de principe.

Vrebos R.06.jpgIl est souhaitable que le lecteur garde la curiosité d’aller découvrir ce que j’ai tenté d’en dire au moyen de cette fiction. M. Dieu, consultant avant d’entrer finalement en analyse, à longueur de plaintes, navigue sur l’océan des discours, évangiles en tant que paroles plus ou moins bonnes, divagations de toutes sortes, mises en actes dérisoires ou violents, et finit par se faire une idée de ce concept si difficile à cerner.

Pourtant, dans les religions…

Avant de parler de religion, il est indispensable de définir ce signifiant. Déjà Cicéron avait précisé qu’il convenait de privilégier la connotation de relecture. Jésus lui-même a prôné le retour à la lecture des Ecritures. Dans le judaïsme, on n’arrête pas d’étudier la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, et de se faire, personnellement, sa conviction. Ce me semble, par cette pratique, une religion libre-exaministe. Dans leur conception, la croyance garde son sens premier de croissance de la spiritualité par appréhension de ce qui est donné par tradition et de ce qui est déduit par la pensée personnelle. Le drame, à mon sens en tant que tenant de la liberté de pensée, est que la croyance se réduit, la plupart du temps, à la foi qui implique la fusion de la pensée de l’individu dans celle d’un autre censé savoir mieux. De la sorte, ces croyants restent des enfants de parents fictifs supérieurs. Je vous rappelle que, dans mon enfance, le Petit Catéchisme catholique de l’époque définissait les membres du clergé comme supérieurs ecclésiastiques.

Et l’autre définition de la religion ?

 C’est la classique connotation de communauté. Il est logique que les adeptes d’une religion aient en commun un credo, sorte de convention d’adhésion. Mais cela implique-t-il un plus ou moins fort repli communautaire ? Même les partis politiques, sans plus se réclamer explicitement d’une mouvance religieuse, restent historiquement et, parfois, par leurs prises de positions et leurs votes, teintés de motivations plus ou moins à couleurs religieuses. D’autre part, l’aspect sociologique semble l’emporter par rapport au contenu strict du credo de référence. Je mets au défi des adeptes catholiques, pris au hasard, de réciter le credo, si possible en latin pour se rapprocher d’une source plus ancienne, et d’en expliquer les concepts. A ce petit jeu, il y a de quoi se poser des questions sur leur authentique appartenance. Un ancien collègue de religion répétait que la religion catholique était une religion d’adultes. Son étude implique donc une certaine maturité.

Comment en êtes-vous arrivé à vous pencher sur ce sujet ?

D’une part, par l’horreur de ce spectacle des déchirements humains qui ont jalonné les siècles. D’autre part, à partir de la perte de la foi, dans mon chef, au cours de mon adolescence. Un peu comme pour me réconcilier avec moi-même.

Mais alors, M. Dieu, c’est un peu Roland Vrebos ?

Forcément, quand un auteur fait parler un personnage, il y met beaucoup de lui-même. Cependant, le personnage principal n’est pas le seul à parler. Il est souvent excessif et l’analyste lui suggère de déplacer son point de vue pour adopter une perspective plus large et, donc, moins autocentrée. C’est un peu comme s’il était invité à passer de moi à on. Aucun être humain n’est Dieu dans la totalité de ce qu’il est possible de concevoir mais, comme être parlant, il lui arrive, au cours du discours, d’incarner la fonction paternelle symbolique. Dans ces situations, ceux qui l’entendent ont la position de fils. En outre, comme être parlant et participant à la pensée universelle, chaque humain a quelque chose de divin.

Ces fils, ou filles, je présume, sont-ils censés obéir ?

Vrebos R.07Le discours paternel symbolique porte dans son essence le destin d’être écouté, entendu et, éventuellement suivi dans son aspect kantien. Mais je vous rappelle que les Dix Commandement rapportés par Moïse et transmis jusqu’à nous, sont écrits au futur. Il y a comme un sous-entendu préalable, comme dans le célèbre poème de Rudyard Kipling, « si… » « alors tu seras un homme ». Autrement dit, si, comme fils, tu entends Le discours, alors tu seras un adepte. Et cela revient au même puisque ces commandements ne sont que de bonnes recommandations comme mode d’emploi d’une humanité bien comprise dans laquelle tout fils et fille est supposé devenir parent, donc père symbolique, à son tour.

Avec répétition d’un discours figé au cours des générations ?

 C’est l’idéal des conservateurs mais le progrès implique un troisième terme : l’Esprit qui, soit dit en passant, n’a rien de saint. Il est indispensable pour faire se bousculer les idées et en faire sortir de la nouveauté, de l’invention. On prend d’abord du savoir de l’Autre, puis on invente, si on peut. Chacun en fonction de sa force et de son désir d’autonomie de pensée et, parfois, d’action.

Vous avez une formation initiale scientifique. Comment êtes-vous passé de la science pure et dure à la psychanalyse ?

Tout être humain commence par naître au monde en devant, dans sa petite tête en croissance, se construire une représentation du monde. Il voit, il entend, il apprend. On lui dit beaucoup de choses mais ce n’est jamais assez. Je vous rappelle cet épisode de l’enfance où il pose des questions sans même attendre les réponses. En grandissant, il écoute les réponses et, pourtant, ces réponses ne font que susciter de nouvelles questions. La recherche est donc continue et infinie. Pour moi, vivre consiste à continuer de chercher. Et on commence par se chercher soi-même, d’où la psychanalyse. Mais on ne s’y plonge pas d’emblée. Dans mon cas, cela a commencé par la curiosité dans le domaine de la Nature. La chimie, la biologie et la physique sont des domaines du discours provisoire construit par des générations de chercheurs qui ont partagé ce qu’ils avaient découvert. Ce qui est encore couvert, caché, est encore, et restera longtemps, je suppose, caché, non pas par je ne sais quelle volonté perverse mais parce que c’est énorme à l’échelle de ce que peut en savoir un seul homme. Des humains curieux se partagent donc la tâche et la jouissance des trouvailles partielle et, je le répète, provisoires, dans un domaine de prédilection.

Est-ce pour partager que vous avez parcouru une carrière d’enseignant ?

Je n’aurai pas la prétention de déclarer, la main sur le cœur, que ma vocation était d’éduquer, du latin EX DUCERE, conduire hors, sous-entendu hors de l’ignorance ou, comme l’explicite bien le latin MAGISTER, qui a donné maître, celui qui « fait plus grands » les jeunes qui lui sont confiés. Cependant, il faut bien, quelque part dans le fond de la conscience et, probablement encore plus, enfoui dans l’inconscient, quelque chose qui motive l’enseignant. Quand un élève réussit, le professeur est heureux. C’est frustrant parce que certains élèves échouent. Je me suis alors demandé ce qui faisait la motivation à l’étude. Quitte à m’être trompé, je me suis dit que les facteurs affectifs l’emportaient sur ce qu’on disait de l’intelligence, celle du QI.

Dites-vous par là que l’enseignement peut mener à la psychanalyse ?

Bien sûr. Parmi mes camarades de formation, en plus des psychologues qui constituaient une majorité, se trouvaient plusieurs enseignants. L’échec, au cours du cursus scolaire est un drame tant pour l’individu que pour la société. Quel est le moteur de la motivation ? La question est vaste et renvoie au précepte socratique connais-toi toi-même. J’ai connu plusieurs cas d’élèves médiocres en secondaire qui, une fois passé ce pénible cap, réussissaient leurs études supérieures sans doubler aucune année. Quelle magie psychique a donc opéré dans leur chef ? Ce questionnement sort du domaine de l’enseignement pour se perdre dans la grande question de l’humain. Qu’est-ce qu’un humain, en général, et un individu, en particulier ? Vous voyez que ce nouveau questionnement sort du domaine des sciences dites pures et part du côté des sciences humaines.

Roland Vrebos serait-il un humaniste ?

Comme tout le monde, je fais ce que je peux avec ce que je suis, ou crois être. Oui, parce que je fais partie de la grande famille humaine, je suis solidaire de mes frères parlants. Je participe à la solidarité des êtres parlants, les sujets du monde entier. Et si d’hypothétiques ou, mieux, fictifs Martiens parlaient, qui dit que je n’éprouverais pas un sentiment de communauté avec ces nouveaux bavards-là ?

Bavards ? N’est-ce pas à-priori péjoratif ?

Non point. Il y a tellement de bavardages humains que je peux d’emblée en attribuer, par avance, aux Martiens.

Rassurez-moi : il n’y a pas de Martiens !

Astronomiquement, non, mais c’était une façon de parler. On est peut-être le Martien de l’autre.